« En donnant ma sœur Margot à Henri de Navarre, je donne mon cœur à tous les protestants du royaume. » C’est sous ces auspices généreux que le roi de France Charles IX donne le ton au roman d’Alexandre Dumas : le ton de l’hypocrisie, de l’intrigue et du secret. Car quelques pages plus loin, dans la nuit du 24 août 1572, à Paris et dans toute la France, des milliers de protestants trouvent la mort sous les coups de catholiques fanatisés. Ces derniers bénéficieront de la mansuétude royale, mansuétude bien certainement complice.

La plume de Dumas est lyrique, sensationnelle, grandiloquente, à tel point que l’on doute bien vite de la véracité historique du roman. Paul Morand n’a-t-il pas écrit « ce romancier viole l’histoire, mais les enfants qu’il lui fait sont presque immortels » ?

Et pourtant, des recherches complémentaires nous apprennent avec surprise que Dumas n’est pas tant un traître que cela. Certes, il choisit d’orienter son projecteur sur les pages d’histoire qui lui semblent les plus incroyables, celles susceptibles de donner du croustillant à une œuvre qui, souvenons-nous, était publiée en feuilleton dans la presse quotidienne, à raison d’environ un chapitre par jour. Il fallait bien tenir le lecteur en haleine, et pour cela il fallait des personnages théâtraux, grandioses.


Ici donc, outre la maison régnante de Valois, la maison de Guise, et le roi Henri de Navarre (futur Henri IV), nous suivons deux valeureux gentilshommes : le seigneur de la Môle et le comte de Coconas. Ces deux compères prennent une place prépondérante dans le roman, certes exagérée quant à leur rôle historique, mais qui témoigne d’un véritable épisode de l’année 1574 : la conjuration des Malcontents.

En deux mots : la Saint-Barthélémy, en plus d’avoir transi d’effroi les protestants de France, a ébouriffé plus d’un catholique modéré. Nombre d’entre eux, à la cour comme ailleurs, verraient bien le pouvoir quitter les mains sanglantes de Charles IX et de sa mère Catherine de Médicis. Ces Malcontents (parmi lesquels La Môle et Coconas, qui ont bien existé) soutiennent François d’Alençon, frère du roi, et Henri de Navarre, futur Henri IV. Il s’agit donc d’exfiltrer François et Henri de la cour, pour revenir mieux armés et préparés.


On a du mal à la croire, mais comme souvent la réalité est des plus extraordinaire, et fournit au romancier une matière si riche qu’il n’a plus qu’à la mettre en mots, sans y ajouter que peu d’ornements. Amateurs de théories du complot, ceci est pour vous !


Catherine de Médicis, une serial-empoisonneuse ? René Bianchi, parfumeur de la reine Catherine, était en effet soupçonné de pratiquer l’empoisonnement avec verve et talent. Et sous le nom de René le florentin, Dumas fusionne René Bianchi avec un autre personnage bien réel : Cosimo Ruggieri, astrologue et conseiller de Catherine. L’auteur, montant en épingle les intentions attribuées à la reine mère et la réputation sulfureuse de ces obscurs florentins qui l’entourent (à la cour de France, être Italien a rarement été gage de popularité), est sans doute l’un des principaux promoteurs de la légende sanglante de Catherine.


Henri de Navarre, futur roi de France, emprisonné au donjon de Vincennes ? Eh oui, en avril 1574, le roi Henri fut enfermé pour avoir participé au complot des Malcontents. Gracié par le roi, il est néanmoins otage puisque Charles IX lui interdit de quitter la cour et Paris. C’est seulement après la mort de Charles qu’il sera pardonné.


Le roi Charles IX, victime de pratiques vaudou ? Une figurine de cire a bien été retrouvée dans les affaires du seigneur de La Môle. Figurine modelée par Ruggieri, l’astrologue de Catherine de Médicis ! La Môle, accusé d’avoir voulu ensorceler le roi en piquant des aiguilles dans la fameuse figurine, fût soumis à la question… avant d’être exécuté. On ne peut qu’imaginer ce qu’il a avoué. Un mois après l’exécution de La Môle, Charles IX trépassa de ce que le médecin Ambroise Paré identifia comme une pleurésie… à 23 ans !


Et la Reine Margot dans tout cela ? Un pamphlet du début du 17ème siècle affirmait que la Reine Margot avait eu une liaison avec le seigneur de La Môle, et qu’après sa décapitation elle aurait récupéré sa tête pour la faire embaumer. La rumeur est trop belle, et là encore Dumas saisit au vol le bruit qui court. Mais il n’en est pas l’initiateur.


Henri et Marguerite, un couple à la Bonnie and Clyde ? Les deux époux se connaissent depuis l’âge de 8 ans, et ont pour ainsi dire été élevés ensemble jusqu’à leur prime adolescence. Puis ils se retrouvent quand à 19 ans, on les marie dans l’espoir d’apaiser les tensions religieuses dans le royaume. C’est l’inverse qui se produit, puisqu’une semaine après le mariage Paris tremble des cris du massacre de la Saint-Barthélémy. Dans ces circonstances, est-il farfelu d’imaginer qu’une réelle complicité ait pu unir les deux jeunes époux ? Dumas, scrutateur des émois de l’âme, n’a-t-il pas révélé ici la naissance de sentiments bien naturels ? Marguerite écrira dans ses mémoires : « Les huguenots me tenaient suspecte parce que j’étais catholique, et les catholiques parce que j’avais épousé le roi de Navarre, qui était huguenot. » La jeune femme se trouvait donc en peine de trouver des alliés. Mais elle en trouvait un tout désigné en la personne de son époux, qui devait à son tout récent mariage avec une fille de France d’avoir survécu au massacre. Pour autant, point de sentiment amoureux entre Henri et Marguerite. Dumas, tout comme les historiens, est formel : il s’agissait d’un mariage de raison, raison d’Etat, qui devint une alliance de circonstance entre deux jeunes gens menacés par les intrigues de la cour. Bonnie and Clyde… sans l’amour.


On le voit, Alexandre Dumas n’a finalement presque rien inventé. Il n’a en réalité fait qu’exagérer des faits réels, et les a assaisonnés à l’aide de rumeurs et de légendes promues par les contemporains de ces mêmes faits. Traitrise ? Si prêter à la légende un caractère de vérité historique est une trahison, alors oui, Dumas est un traître. Mais ne sont-ce pas les traîtres qui écrivent les meilleures fictions ? Traduttore, tradittore…



Voir la cour sans voir Marguerite de Valois, c’est ne voir ni la France, ni la cour.

Alexandre Dumas, La Reine Margot

Updated: Nov 18


Nous sommes au tournant du XXème siècle. C'est la Belle Époque. Les élites intellectuelles et économiques viennoises vont au théâtre, à l'opéra, fréquentent les cafés où les tasses de chocolat fument sous les grands lustres dorés. Un vent de liberté souffle sur la ville, pour ceux qui peuvent se l'offrir, soit surtout les hommes munis d'un peu de fortune. Pour les femmes ou pour les moins aisés, c'est autre chose. Stefan est né au bon moment, et au bon endroit. Jeune homme, il a 19 ans en 1900. Son père possède une usine de produits tissés, et sa famille appartient à la grande bourgeoisie juive de Vienne. Pendant une brève fenêtre de temps, être juif dans la capitale autrichienne n'est presque pas un problème. Jusqu'à ce que Karl Lueger devienne maire de la ville, indice de la montée des petites jalousies mesquines qui, attisées en haine au soufflet des plus bas instincts, produiront les stigmatisations, les vexations, et finalement les désastres que l'on sait.


Stefan va au théâtre et à l’opéra. Il peut y applaudir Johannes Brahms, Richard Strauss, Gustav Mahler… Vienne est un fantastique aimant artistique et intellectuel. Stefan étudie. Il rencontre et fréquente de jeunes écrivains, avec qui il forme bientôt le mouvement Jeune Vienne. Stefan lit, en particulier la presse littéraire. Il déniche des poèmes de Rainer Maria Rilke ou Paul Valéry, que le public ne connaît pas encore. Et à 19 ans, sa première consécration : l’un de ses textes poétiques en prose est publié par le quotidien Neue Freie Presse. Stefan voyage. A Berlin, Bruxelles, Paris, Calcutta, New-York. Nul besoin de passeport, la Grande Guerre et l'avènement de l'Etat-nation qu'elle induisit ne sont pas encore passés par là. C'est dans ce cadre idyllique, parfois oublieux des affres vécus par ce que l'on appelle depuis longtemps la classe ouvrière, que Zweig entame la description ce monde d'avant qui était le sien. En réalité chacun avait son monde d'avant ; hommes ou femmes, riches ou pauvres, tous étaient pris dans le tourbillon du progrès promis par les sociétés européennes d'alors. Peu à peu, sous les coups de boutoir des nationalismes, pour Zweig comme pour tous ce monde se pixellise, se craquelle. La guerre est partout, dans toutes les maisons, dans toutes les têtes et dans tous les cœurs. Avant devient hier. On peut espérer retrouver un avant. L'aphorisme "c'était mieux avant" souligne bien l'espoir que l'on a d'y revenir, de retrouver cet avant. Mais l'on ne peut espérer retrouver un hier. L'hier c'est le passé trépassé, la nostalgie sans chance de retour. L'hier met le point final à l'avant. Ainsi, lire Le Monde d'hier est une rare occasion de vivre une époque qui n'a plus de survivant. En accompagnant Stefan Zweig de Vienne à Paris, de Londres à New-York, on se sent à la fois plus petit et plus grand. Et l'on se dit qu'il faut cueillir notre présent, et lui donner tout notre amour et toute la force de notre volonté pour que nos lendemains chantent, sans regret d'un hier qui serait une Atlantide perdue à jamais.


Sur Paris :

Zweig réserve tout un chapitre de son livre à Paris, qu’il intitule « la ville de l’éternelle jeunesse ». Il y vécut en 1904, à côté des jardins du Palais Royal. A quelques décennies près il était voisin de Cocteau et de Colette. Il revint à Paris en 1910, y faisant la connaissance de Romain Rolland dont il devient très proche, puis en 1922.

A Paris, Zweig rencontre aussi André Gide, et Rainer Maria Rilke, qui y vit et travaille comme secrétaire particulier de Rodin. De ce dernier, Zweig dresse un portrait à travers des yeux mouillés de l’émotion du jeune homme qu’il était lorsqu’il assista à une séance de travail impromptue dans l’atelier du sculpteur : « Enfin, le maître me mena devant un socle où se dissimulait sous les linges humides sa dernière œuvre, un portrait de femme. Il détacha les linges de ses mains lourdes et ridées de paysan et se recula. […] Il se débarrassa de son veston d’intérieur, revêtit sa blouse blanche, saisit une spatule et lissa d’un coup magistral à l’épaule le tendre épiderme de la femme, qui semblait vivre et respirer. […] Puis il ne parla plus. […] Il m’avait complètement oublié. Je n’étais plus là pour lui. Seule existait encore la figure, son œuvre, et au-delà, l’invisible, l’idée de la perfection absolue. »

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